Transat Jacques Vabre - On l'a fait !


On l'a fait ! Au terme de 23 jours de course, Erwan et moi avons franchi la ligne d'arrivée de la Transat Jacques Vabre en 13e position. Quelle aventure !

Car tout ne s'est pas passé comme prévu... Des soucis techniques nous ont forcés à faire une escale non prévue aux Canaries. Compétiteurs que nous sommes, nous étions très déçus en arrivant 13e - mais ramené à notre temps de préparation (et avec un peu de recul) ce résultat est un franc succès. Dans tous les cas c'est très encourageant pour la saison prochaine et la Route du Rhum dont le départ sera donné le 6 novembre prochain... Oui, c'est dans moins d'un an !


Un Havre de paix... ou pas


La dernière fois que je vous avais écrit, on venait d'amarrer le bateau dans le bassin au Havre. Et à vrai dire, je pensais que la phase la plus intense de notre préparation était derrière nous. Que nenni ! Il s'est passé encore plus de choses au Havre qu'avant. Pendant que l'équipe technique (Julien, Riton, Gauthier) travaillait sur les finitions du bateau (entendez par là : fixation des mousses d'insubmersibilité et 1000 autres "détails"), j'ai passé une semaine formidable et extrêmement riche en rencontres et en émotions. Tout est passé à une vitesse folle !


Voilà l'idée que je me faisais de la période d'accueil ....

... et voilà en fait à quoi cela a ressemblé (Photo Ernest de Jouy, oui, encore lui!)


Le temps fort de la semaine était indiscutablement la journée de vendredi où TOUS les collaborateurs d'HappyVore sont venus de Paris au Havre pour visiter le village et rencontrer le bateau. Que dis-je le rencontrer, le baptiser ! Car parmi eux nous avons tiré au sort Marion, qui travaille en R&D chez HappyVore - notamment sur la recette des nouveaux lardons 100% végétaux - heureuse marraine du bateau qui s'est chargée de casser la traditionnelle bouteille de champagne. Précision : elle s'est brisée du premier coup (la bouteille), c'était important. On n'est pas superstitieux, mais quand même !


Bravo Marion !


TOUS les 40 collaborateurs d'HappyVore à bord en même temps. Un formidable moment de partage qui m'a rempli d'énergie !


J'ai pris aussi énormément de plaisir à faire visiter le bateau aux invités des partenaires du projet. Fournisseurs, clients, partenaires, journalistes, j'ai même eu un groupe d'influenceurs Instagram (moi aussi ça m'a fait un coup de vieux !) et Enya, la gagnante d'un jeu concours organisé par HappyVore.



Je remercie Riton, Gauthier et Julien pour leur patience. Beaucoup de personnes sont venues découvrir le bateau ce qui n'a pas facilité leur travail... Ils ont été au top comme d'habitude !


Parmi les visites j'ai eu la chance de recevoir Laurène Coroller de Voiles et Voiliers. Si vous aussi vous voulez voir à quoi ressemble le bateau, cliquez ICI pour visionner la vidéo:


11 minutes et vous en saurez autant que moi sur mon propre bateau !


Par-dessus tout j'ai reçu énormément de messages d'encouragements et eu la surprise de voir beaucoup de proches (et moins proches), passés sur le village pour me faire un petit coucou. A la fin de la semaine j'étais à la fois terriblement fatigué et rempli d'énergie !

Une chose est sûre : à la fin il était temps de partir. Je n'aurais pas pu poursuivre très longtemps sur le rythme effréné qu'on a tenu depuis la mise à l'eau !


Un départ musclé


Photo de famille au départ ponton. Ce n'est pas notre meilleur profil - il faut croire que quelqu'un d'autre prenait une photo de nous en même temps !


Au bateau non plus ce n'est pas son meilleur profil :) même s'il est quand même très joli de ce côté aussi

Quel bonheur de partir en mer sur ce beau bateau qu'on a passé tant d'heures à préparer. Et quel soulagement ! Je ne peux pas vous cacher qu'on a eu quelques moments de doute pendant la semaine. Quatre jours avant le départ, le bateau n'était toujours pas immatriculé et nous avons récupéré la balise de détresse la veille de la course. Sans ces 2 éléments l'organisation ne nous aurait pas laissé partir. Ca aurait pu très mal tourner ! Malgré cela il a fallu rapidement se mettre dans la course car dehors les conditions n'étaient pas clémentes. Un vent de 20-25nds soufflait accompagné d'une bonne houle de 2m au moins. Le tout accompagné d'un affreux ressac dû au grand nombre de bateaux venus assister au départ sur l'eau. Après 10 jours à quai on a été cueillis à froid ! Très intelligemment on a pris le soin de matosser les quelque 200kg de matériel sur bâbord tranquillement à l'abri dans le port avant de sortir dans la houle. Cela m'a permis de retarder mon premier vomi de quelques heures (surtout que c'est Erwan qui s'est dévoué pour le faire !) - on y reviendra.

Déjà que je suis mauvais en départs, mais c'était notre première navigation "au contact" et on n'avait pas vraiment envie de casser notre bateau tout neuf. La pénalité fixée par le jury en cas de départ anticipé était en plus assez dissuasive (5h) : il n'est pas illogique que nous soyons presque les derniers à passer la ligne ! Devant tout ce public et HappyVore venu voir le départ sur l'eau - la honte ! Si le ridicule tuait je serais probablement mort ce 7 novembre 2021.


Rien ne sert de courir, il faut partir à point. Mais une minute de retard sur la ligne, n'est-ce pas pousser le bouchon un peu trop loin ?

On part sous le vent d'une grande partie de la flotte des Class40, et sous le vent de TOUTES les autres flottes (Imoca, Ultimes et Ocean Fifty). On peine à faire démarrer le bateau dans un vent très perturbé. Tant bien que mal on arrive à attraper du vent à peu près frais et remonter une partie de la flotte avant le passage devant les falaises d'Etretat. Sur le premier bord de près après la bouée nous avions mal (ou trop) anticipé le matossage et avons perdu un peu de terrain en naviguant matossés à l'envers une partie du bord (ce qui ralentit terriblement le bateau). Après le virement, une mauvaise manipulation nous a fait remplir tous les ballasts sous le vent, ce qui a le même effet en pire. On a mis un peu de temps mais une fois l'eau et le matériel du bon côté nous avons pu nous rehisser dans le paquet de tête de la course lors de notre passage devant Cherbourg.

C'est pas tous les jours qu'un hélicoptère vous passe au-dessus de la tête avec des puissants objectifs et des photographes de talent ! Merci Gilles Martin Raget et Jean-Marie Liot ! En chemin vers la presqu'île du Cotentin je me suis souvenu pourquoi tout le monde ne voulait pas être skipper. Les conditions à bord étaient franchement désagréables. La mer était formée et nous étions au près, contre les vagues. Le bateau peinait à avancer et tapait fort dans les vagues. Lors d'un virement de bord je me suis chargé du matossage à l'intérieur et d'un coup ça n'allait plus trop... En sortie de virement j'ai essayé de prendre la barre pour tenter de me refaire une santé mais rien n'y a fait. Je me souviens de ce moment où j'ai donné la barre en urgence à Erwan qui n'a pas tout de suite compris pourquoi je m'en débarrassais aussi rapidement et sans rien dire. Mais j'avais déjà la bouche pleine et je n'ai donc pas pu lui expliquer ce qu'il se passait. Il a vite compris :) Clarisse Crémer (excusez du peu!) m'avait pourtant confié une tablette entière de pilules anti-mal de mer le matin même en me conseillant d'en prendre 3 d'un coup. Je me suis exécuté mais sans succès... Je dois vraiment être un cas désespéré ! Manche tactique J'ai appris beaucoup de choses en Manche ! La gestion des bascules de courant était l'aspect le plus important de la stratégie sur cette course. Toutes les 6 heures le courant se renforce, ralentit, s'inverse, accélère de nouveau avant d'à nouveau ralentir et s'inverser. Dans les petits airs, le courant a énormément d'impact sur le vent "apparent" (et la configuration de voile qui va avec). En bon figariste, Erwan est meilleur que moi à ce jeu là, et j'ai énormément appris sur ce fameux "vent courant". Je dois vous avouer que notre stratégie de base était de suivre Alexis Loison et Nicolas Jossier, deux normands qui connaissent la Manche par coeur. Leur bateau s'appelait même "La Manche", c'est vous dire ! Ils se sont tout de suite hissés en tête de flotte, du coup tout le monde a rapidement adopté la même stratégie que nous (c'est-à-dire les suivre aussi). Une fois arrivés à la pointe Bretagne les choses se sont sérieusement corsées. Le vent a disparu et comme le courant nous était défavorable, nous avons dû aller nous abriter à la côte pour tricoter entre les cailloux. Certains bateaux ont même dû jeter l'ancre pour ne pas reculer - nous y avons heureusement échappé. Paradoxalement, le rase-cailloux fait moins peur la nuit... car dans le noir on ne voit pas les cailloux que l'on rase. En fait nous n'avions pas le choix que de prendre des risques, car si la course ne pouvait pas se gagner en Bretagne, c'est là qu'elle pouvait se perdre. Il peut parfois y avoir des phénomènes de passage à niveau où une partie de la flotte arrive à passer une pointe quand l'autre n'a pas le choix que d'attendre la renverse de courant pendant plusieurs heures. C'est assez plaisant quand vous êtes devant, mais pour ceux qui sont derrière c'est un véritable cauchemar ! Un court instant nous avons eu du vent pour passer le chenal du Four et le Raz de Sein. Au troisième jour nous sommes bien ancrés dans le Top10 bord à bord avec Redman. Jusque là tout allait bien ! Et pour ainsi dire on aurait signé tout de suite pour être dans ce paquet à ce moment de la course.

Photo souvenir : à un moment nous étions juste devant Redman, le vainqueur de la course ! On aperçoit à gauche nos amis Pierre et Kevin sur Legallais, et à droite la pointe Saint Mathieu qui ferme la baie de Douarnenez, à la pointe Bretagne. Et puis, peu après le passage du Raz de Sein, tout s'est de nouveau écroulé ! Le vent est complètement tombé et tous les bateaux se sont arrêtés. Imaginez-vous le bateau qui tape dans l'eau, les voiles qui battent, qui se gonflent à l'envers, les lattes de la grand voile qui s'inversent... Parfois même, les filets d'eau "décrochent" des safrans et nous perdons le contrôle du bateau. Nous avons souffert d'un flagrant manque de repères et d'automatismes car c'était la première fois que l'on se retrouvait avec Erwan sur ce bateau dans ces conditions. Ajoutez à celà une incertitude sur la stratégie globale - on ne savait pas vraiment où était la "porte de sortie"- et vous obtenez le cocktail auquel nous avons goûté pendant plusieurs heures... Comme Erwan le dit souvent : "un grand moment de sport" ! A plusieurs reprises nous avons réussi à "démarrer" le bateau, mais cela n'a jamais duré. Pour ma part la fatigue du départ additionnée à celle des 3 derniers jours, où nous n'avions pas beaucoup dormi, se fait sentir. J'avais du mal à rester lucide plus de 30 minutes pour les quarts. Cela n'aide pas car dans ces conditions plus que les autres il faut tenir la barre en permanence et il faut être très réactif sur les voiles. Par exemple, si le gennaker se gonfle à contre, il faut immédiatement le choquer sous peine de virer de bord... et s'arrêter. C'est également très dur pour les nerfs, car autour de nous certains bateaux parviennent à attraper du vent et s'éloigner pour de bon. Nous nous faisons doubler par la gauche, par la droite... Nous n'avons certes pas très bien navigué dans cette phase mais j'ai aussi l'impression qu'il nous a manqué d'une bonne étoile ! Lorsqu'enfin nous repartons et que nous pouvons progresser vers l'Espagne nous accusons un retard de 50 milles sur les premiers, eux qui n'étaient alors qu'à 5 milles au passage du Raz de Sein. Et cet écart ne fait que se creuser puisque ça "part par devant' comme on dit. Legallais, qui était bord à bord avec nous quelques heures plus tôt, nous a collé plus de 10 milles ! Première vraie difficulté de notre transat, surtout au niveau du mental, car malheureusement nous n'y pouvions pas grand chose. Le bord vers l'Espagne est heureusement plus reposant. D'abord sous gennaker, nous passons ensuite sous spi. Nous pouvons enfin faire des vraies siestes de 90 minutes pour recharger nos batteries. J'en avais cruellement besoin !

Aidé par du vent qui gonfle nos voiles, des beaux paysages, des bonnes siestes et des dauphins omniprésents, le sourire revient sur nos visages à l'approche de l'Espagne Merci le Cap Finisterre ! Je suis tout sauf un vieux loup de mer, mais c'était quand même la 4ème fois que je passais le cap Finisterre - j'ai donc le droit d'avoir un avis... Et le voici : il a été extrêmement clément avec nous ! Le vent était d'environ 20-25 noeuds sans trop de rafales, et la mer était relativement rangée. Nous avons presque tout fait sous spi dit "Medium" (190m2 de toile, tout de même!) et un ris dans la Grand-Voile. C'est le moment où nous avons été les plus rapides de la course avec des vitesses moyennes jusqu'à 15 noeuds sur une heure. C'était quand même assez tonique ! Les vagues balayaient le pont assez violemment lorsque nous les rattrapions en surf. Il fallait bien s'accrocher !

Ca glisse fort au large du Cap Finisterre ! Vous remarquerez la présence de l'enceinte à portée de main d'Erwan. Il ne peut pas barrer sans elle plus de 15 minutes! Nous en avions même 2 pour toujours en avoir une chargée. On s'est mis en confiance en tirant les bons bords lors du contournement du Cap Finisterre. On a ensuite investi beaucoup d'efforts à ce moment de la course, car c'est dans ces phases où les bateaux vont vite que les écarts se créent (c'est en tous cas mon avis, décidément je prends la confiance !). Nous nous sommes relayés toutes les 30 minutes à la barre jour et nuit, pour tenter de battre nos concurrents qui seraient restés sous pilote automatique. Malgré les vitesses et le côté "rodéo", le bateau a très bien tenu le coup ce qui nous a aussi beaucoup rassurés. Rappelons-le, c'était seulement la 2ème sortie du bateau dans du vent fort et c'est pourtant sur cette phase de la course que l'on a le mieux navigué. S'il faut retenir un seul tronçon, c'est celui-ci ! Le vrai rythme "transat" s'est finalement installé à bord vers la latitude de Gibraltar. Il était temps après 7 jours de course ! Les quarts plus longs, les longs bords de portant sous grand spi, la gestion des bascules de vent : enfin nous étions dans le toboggan des Alizés !

Enfin le premier brossage de dents ! (info ou intox ?) Escale forcée aux Canaries Au 7ème jour de course, nous sommes bien installés en 10ème place de la flotte, en approche des Canaries. Comme chaque jour, nous démarrons le moteur : c'est lui qui recharge à 80% nos batteries, les 20% restant provenant des panneaux solaires. Depuis le départ du Havre le moteur est constamment en position "débrayée", c'est à dire qu'il n'entraîne pas l'hélice (ce serait trop facile !). La direction de course s'en assure en imposant un "scellé" qui se brise si jamais l'arbre d'hélice tourne. Lors d'un démarrage moteur nous entendons un bruit bizarre et une fois le moteur coupé nous constatons qu'il a été embrayé (et que le scellé a logiquement cassé). Terrible nouvelle ! Nous avions pourtant "assuré" le scellé dès notre sortie du port du Havre avec un brelage très costaud, qui a rompu sous la charge. En regardant de plus près, Erwan remarque que c'est le câble de l'inverseur (celui qui permet d'actionner la marche avant, point mort ou marche arrière) qui est bloqué en marche arrière. Nous le démontons donc entièrement. Désormais ça sera point mort et puis c'est tout ! Pour le reste, on verra à l'arrivée. Immédiatement nous déclarons le problème à la direction de course qui nous indique que nous écoperons d'une pénalité forfaitaire de 1h30 (nous devons, à 90 minutes d'écart nous rendre au même point sur la carte) à réaliser avant la latitude du Cap Vert. La tuile ! C'est très dur lorsque vous vous battez jour et nuit pour des mètres et des dixièmes de noeuds et qu'on vous rajoute 1h30 de retard à votre ardoise ! Un doute s'installe quant à une potentielle voie d'eau par l'arbre d'hélice car on a l'impression qu'il s'est désaxé lorsqu'il a forcé sur le brelage qui l'empêchait de tourner. Le lendemain, lors d'une nouvelle charge, le moteur s'arrête brusquement : panne d'essence ! C'est un énorme coup dur car nous avions à bord 60L de carburant dont 40L dans le réservoir fixe et 20L dans un jerrycan. Nous aurions donc consommé les 2/3 de nos réserves de carburant, alors que nous avons parcouru seulement 1/3 de la distance prévue ! Comment est-ce possible ? Et nous comprenons. Depuis quelques jours, nous avions remarqué qu'un peu de gasoil se baladait dans la cellule de vie, mais nous pensions que cela était dû à une fuite légère du jerrycan "mobile". Peut-être s'était-il retourné dans une vague et avait passé quelques heures à l'envers ? Comme le gasoil est très gras et le bateau très humide (lire : constamment rempli d'eau, le système de ballasts se vidant à petit feu dans le bateau), nous ne nous sommes pas vraiment rendu compte du volume de carburant que cela représentait. Nous ouvrons la trappe dans le fond du cockpit pour accéder au réservoir et improvisons une "jauge" avec un jonc en fibre de verre déniché sur un sac à spi : il est effectivement vide ! Nous voyons alors qu'il s'est désolidarisé du fond du bateau, les équerres de fixation collées au fond ont sauté - sans doute lors de notre rodéo dans la mer formée au Portugal. Le réservoir se balade donc dans le fond du bateau depuis 3 jours. Est-ce une sortie de durite qui a pris du jeu et qui s'est mise à fuir ? S'est-il percé ? Aucune idée, mais en tous cas le réservoir s'est progressivement vidé dans le fond du bateau. Comme tous les "fonds" communiquent, le liquide a coulé vers la cellule de vie.

A ce moment nous aurions bien aimé voir le "réservoir à moitié plein" Nous décidons d'isoler le réservoir et de "pomper" l'essence directement depuis le fameux jerrycan mobile. Pour cela nous coupons les durites qui sortent du moteur vers le réservoir et les plongeons directement dans le bidon placé à côté du moteur dans la cellule de vie. Niveau odeur et sécurité, ce n'est pas un set-up incroyable, mais au moins on sait que ça va marcher et que ça ne fuira pas !

Notre nouveau réservoir à gasoil dans la cellule de vie Une fois la situation résolue nous faisons un rapide calcul de consommation et le résultat est sans appel : nous n'avons pas assez de carburant pour traverser ! Il nous faudrait faire un "arrêt-minute" au ponton quelque part pour nous réapprovisionner en essence. Seulement la direction de course impose un temps minimum d'escale de 4h. La question qui se pose est donc la suivante : est-il rentable de s'arrêter 4h pour s'approvisionner en gasoil et fonctionner à 100% du bateau pour le reste de la course? Ou bien devons-nous tenter une traversée sans pilote automatique, presque sans électronique, peu de fichiers météo et sans infos sur la position des concurrents? Nos routages nous font passer "naturellement" à travers l'archipel des Canaries et qui-plus-est juste devant le port de Santa Cruz sur l'île de Tenerife. Après avoir pris le temps de faire différents routages avec et sans escale, nous estimons qu'il est rentable de s'arrêter. Sur les 6h30 de perdues (4h d'escale, 1h de manoeuvre, 1h30 de pénalité liée au moteur) nos routages nous indiquent que nous en "récupérerons" 2 d'ici le Cap Vert car les bateaux de devant devraient buter dans une zone avec moins de vent. Nous appelons alors notre dream-team de préparateurs pour les prévenir de notre escale forcée. Julien se propose de venir nous donner un coup de main sur place. En moins de 3 heures il avait successivement annulé son weekend avec son amie Emma, réservé ses billets pour Tenerife et pris le volant depuis l'Alsace où il était en vacances pour rejoindre l'aéroport de Roissy. Il arrivera finalement 2 heures avant nous, tout juste assez de temps pour trouver des bidons, trouver une station service pour les remplir de gasoil et prévenir le port de notre arrivée imminente.

En approche de Tenerife !

La direction de course a refusé que nous effuctuions la pénalité de 1h30 au ponton. Nous avons donc patienté 1h30 devant le port et procédé à diverses vérifications dont celle du gréement. C'est Erwan qui s'en est chargé personnellement ! Je ne résiste pas à l'envie de partager avec vous les détails de la manoeuvre de port. A cause de la casse du câble de l'inverseur, Erwan devait passer les marches avant et arrière depuis l'intérieur du bateau, et ce en attrapant à la main l'inverseur. Nous avons découvert assez tard (et dans l'urgence) qu'il fallait d'ailleurs pousser le manche de l'inverseur vers l'arrière pour la marche avant et inversement ! Le personnel du port nous a d'abord emmenés vers une place trop étroite pour notre bateau. Lorsqu'au dernier moment nous avons décidé que ça ne le ferait pas (et ça ne le faisait pas DU TOUT) nous nous sommes échappés in extremis de la panne par une marche arrière assez violente. A 50cm près nous refaisions le bordé d'un magnifique yacht à moteur de plusieurs dizaines de mètres (et le nôtre aussi). Quelle aventure !

Photo souvenir au ponton à Tenerife Julien nous attendait au ponton avec les bidons de carburant. Un luxe ! Les 4h restantes lui ont donc servi à bricoler sur le bateau et à réparer tous les petits bobos. Sans lui nous aurions passé tout ce temps (et même sans doute plus) à galérer à trouver des bidons et du gasoil. J'en profite pour remercier Emma qui a accepté d'annuler son weekend en amoureux ! Emma, si un jour tu lis ces lignes, MERCI à toi ! Nous sommes aussi accueillis par des compatriotes français en escale sur leurs voiliers. Ils suivaient la course et ont repéré que nous nous déroutions vers Santa Cruz. Tous nous proposent leur aide. Une dame nous apporte un bidon de liquide de refroidissement pour le moteur et je me fais accompagner jusqu'au bureau du port pour les formalités de douanes.

Le plus compliqué dans les formalités de douanes aura finalement été de trouver un masque pour entrer dans le bureau Etrange sensation que de se retrouver en escale à Tenerife tout en étant "en course" ! Nous trouvons autour du port un supermarché que nous "dévalisons" littéralement (la course s'étant avérée bien plus longue que prévue, nous manquions de nourriture à bord) ainsi qu'une terrasse de restaurant où nous mangeons un bon plat chaud. Certains membres de l'équipage se sont même autorisé une petite bière ! Vers 20h, très exactement 4h après avoir touché le ponton, nous repartons en mer. Et de nouveau à fond, car nous repartons à 100% de nos moyens et sans pénalité à purger !

Julien la légende ! La veille il était tranquillement en Alsace en vacances. Merci à lui <3 Cap sur le Cap Vert

Difficile tout de même de se remotiver en reprenant la mer ! Avant notre arrêt nous étions 10èmes avec 20 milles d'avance sur la Boulangère et nous pouvions apercevoir le spi rouge de Tquila à l'horizon (les 9èmes). Nous repartons 17ème. La Boulangère et Tquila sont alors à respectivement 44 et 75 milles devant nous... On garde le moral en se disant que la route est encore longue et qu'il peut encore se passer plein de choses. De toute façon, il faut se donner à fond jusqu'au bout, que peut-on faire d'autre ?

Malheureusement sur les courses en double on ne peut plus porter les chapeaux interdits par la brigade du style à l'abri des photographes Trois jours s'ensuivent jusqu'au Cap Vert (pour rappel nous devions laisser l'île de Sal à tribord). Le vent est très maniable, la mer rangée et il commence à faire de plus en plus chaud. Nous sommes au portant, le bateau est plat. Le plus difficile est de tirer les bons bords (empanner au bon moment) et de naviguer au bon angle du vent (entre 145° et 135°) pour trouver le meilleur compromis entre cap et vitesse. Comme prévu dans nos routages les premiers ralentissent légèrement. En arrivant à Sal nous ne sommes plus qu'à 55 milles du Top 10 !


Notre quotidien dans l'Alizé ! L'Alizé est tellement faible (moins de 15 noeuds) que nous ne pouvons pas mettre le clignotant tout de suite vers l'Ouest. Nos routages nous indiquent qu'il faut aller chercher du vent plus fort dans le sud (20 noeuds) avant de pouvoir viser la Martinique. Il faut donc aller encore plus au sud que le Cap Vert. Jamais nous ne l'aurions imaginé avant la course !

Enfin le Cap Vert ! Mon t-shirt bleu est le deuxième que je porte depuis le départ et nous sommes au 13ème jour de course. Cherchez l'erreur

Rencontre avec des pêcheurs capverdiens. On s'est longtemps demandé avec Erwan comment ils pouvaient aller si loin des côtes sur des bateaux aussi petits. La nuit tombait et ils n'allaient vraiment pas très vite ! A ce stade de la course déjà, je n'avais jamais passé autant de temps en mer (14 jours). A cette occasion j'ai fait la découverte d'une nouvelle ride de fatigue sous mes yeux, qui se prolonge presque jusqu'à l'oreille :

Une nouvelle ride jusqu'alors inconnue apparait sur mon visage. Est-ce le cap des 30 ans ou un état de fatigue plus poussé que d'habitude ? Enfin le passage à l'Ouest ! Le 20 novembre, soit 2 semaines après le départ, nous sommes par 13°N et nous pouvons enfin empanner vers l'Ouest ! Nous sommes décalés dans le nord de nos concurrents ce qui veut dire que statistiquement nous aurons toujours moins de vent qu'eux. Mais empanner vers le Sud c'est aussi se recaler derrière eux et renoncer à toute chance de les doubler. En restant au nord on mise sur une bascule du vent à droite à long terme - il tourne autour de l'anticyclone des Açores dans le sens des aiguilles d'une montre. Nous avons donc misé sur ce décalage jusqu'au bout de la course. Malheureusement cela n'a pas payé mais on ne regrette rien ! L'alternative aurait été de plonger très au sud après le Cap Vert, ce qui représentait une énorme prise de risque (nous aurions très bien pu finir 20ème si cela n'avait pas été la bonne option ).

Que c'est bon de viser l'arrivée ! Le bateau n'avait jamais navigué plus de 2 jours d'affilée. Pas étonnant qu'au bout de 2 semaines il ait commencé à nous montrer ses premiers signes de faiblesse ! Ce fut d'abord au tour de l'amure du spi mais comme nous l'avons vu venir nous avons pu faire une noeud de chaise pour décaler le point d'usure avant que l'amure nous lâche complètement.

Ce fut ensuite au tour de la drisse, et là, ça été la surprise ! Le spi de 205m2 s'est retrouvé complètement dans l'eau et il a fallu le ramener à bord alors qu'il était imbibé d'eau (et donc très très lourd !). Dans l'urgence, nous avons dû rabaisser le safran au vent pour pouvoir empanner et sortir le spi de l'eau en utilisant la gîte du bateau. Le bout de remontée du safran est alors resté coincé au taquet et nous avons conséquemment tordu la barre de liaison bâbord du bateau. C'est dommage car c'est justement celle qu'on utilise sur le bord qui nous emmène vers la Martinique (et donc 90% du temps) !

Notre barre de liaison (en blanc) avant et après réparation. Encore une fois c'est un jonc en fibre de verre tiré d'un sac à spi qui a fait l'affaire Jusqu'à l'arrivée le débat à bord était le suivant : TO GYBE OR NOT TO GYBE ? En français : empanner (vers le sud) ou bien rester en tribord amure vers l'arrivée ? Motivés par nos amis de Project Rescue Ocean qui étaient à peu près dans la même situation que nous, nous avons toujours décidé de rester au Nord et de ne pas "prendre notre perte" en nous alignant derrière tout le monde dans le Sud. Au final nous aurions pu peut-être arriver devant eux en allant dans le sud, mais on n'aurait jamais réussi à faire beaucoup mieux au classement général malheureusement. Durant toute la dernière phase de la course, on s'est efforcé de tirer le meilleur parti de notre monture avec le vent (faible) qu'on avait. Les conditions étaient propices aux bateaux dont les carènes sont "tendues" c'est-à-dire très plates d'avant en arrière. Notre bateau est davantage optimisé pour la mer formée avec une carène légèrement "bananée", ce qui fait que le bateau franchit mieux les vagues. En revanche, par mer plate, c'est un sacré frein ! Statistiquement, c'est censé être rentable sur les courses transatlantiques, juste pas sur cette édition malheureusement...

Malgré la situation compliquée dans laquelle nous nous trouvions, j'ai toujours été hyper heureux d'être en mer. Tout le travail de l'année depuis le lancement de la construction du bateau se matérialisait enfin. Le soleil, le vent, la glisse... Que c'est agréable ! Par dessus tout, je chéris le sentiment de pouvoir laisser de côté les soucis de la terre ferme et de pouvoir se concentrer sur la seule chose importante du moment : aller le plus vite possible ! Manger et dormir, aussi...

Notre meilleur ami : le ventilateur ! Car il a fait trèèèèès chaud !

On dort toujours les pieds vers l'avant pour ne pas se fracasser la tête en cas de choc avec un OFNI. Vous pouvez apercevoir en avant de la cloison en "A" notre "dressing". Comme un vieux couple nous avions chacun notre côté. A gauche c'est celui d'Erwan et à droite c'est moi ! J'ai clairement choisi le meilleur côté, car le sien est exposé à la trappe d'où rentrent parfois les voiles mouillées ;)

Auto-portrait dans le pouf. C'est un moyen assez efficace de vérifier visuellement son état de fatigue ! Terre en vue !

Au terme de 23 jours de mer, nous apercevons enfin la terre. C'est la Barbade ! Comme s'il avait compris que c'était bientôt fini, notre grand spi nous lâche. D'un coup, d'un seul, il se déchire entièrement en 2 ! Nous parvenons à l'affaler et à le remplacer par son collègue le spi medium, qui assurera l'intérim jusqu'à l'arrivée. Heureusement que ce n'est pas arrivé plus tôt ! Quelques heures plus tard nous apercevons Sainte Lucie, puis ensuite seulement la Martinique ! Lors de notre passage au ras de la côte, à l'intérieur du rocher du Diamant, nous avons reçu la visite surprise de Thomas Ruyant (vainqueur de la course en IMOCA) qui est venu de la plage en wingfoil nous saluer. Sympa comme premier contact avec la civilisation ! Entre nous : il a complètement perdu l'équilibre au moment de croiser notre sillage et il s'est même cassé la figure. Nous contournons 2 pointes au Sud Ouest de la Martinique puis c'est l'entrée dans la mythique baie de Fort de France ! Un super comité d'accueil nous a accompagnés sur les derniers milles, ça fait chaud au coeur après tant de temps en mer !

Problèmes de bateaux asymétriques : peu après le passage de la ligne nous avons viré de bord pour avoir des photos aux couleurs de nos 2 formidables partenaires Par chance nous arrivons avant l'horaire du couvre-feu et nous pouvons accoster. Car si nous étions arrivés 2 heures plus tard il aurait fallu patienter la nuit au mouillage devant le port ! Au ponton, nous sommes accueillis entre autres par Simon et Valentin (de Banque du Léman, anciens ministes comme nous) qui nous ont envoyés à l'eau comme le veut la tradition mini. On a aussi tendu à chacun une corbeille de fruits frais que j'ai entièrement mangée en quelques minutes (voire secondes).

Le comité d'accueil à l'arrivée à été au top !

Revivez notre arrivée au ponton en cliquant ICI Merci à nos chers partenaires

Pas de partenaires, pas de bateau. Pas de bateau, pas de bateau. Un énorme merci à eux de nous avoir accompagnés dans ce projet un peu fou. Promis, mettre à l'eau un bateau 1 mois avant le départ d'une transatlantique, on ne le fera plus jamais ! Et maintenant ? La Transat Jacques Vabre est finie, place à la saison 2022 ! La première priorité est de boucler le budget de financement pour la saison prochaine. Le bateau continuera à porter les couleurs d'HappyVore mais il faut que je leur trouve un heureux co-partenaire pour remplir le côté tribord du bateau ! Car Emile Henry est le partenaire d'Erwan, et la Route du Rhum, c'est en solitaire ! ;) La seconde est de préparer le petit chantier que nous allons faire sur le bateau cet hiver chez Multiplast. L'objectif est de gagner du poids sur le bateau (car ce beau bébé est sorti un peu lourd du ventre du chantier). Ensuite seulement on pourra remettre le bateau à l'eau, sûrement vers le mois de mars. J'ai vraiment hâte de pouvoir de nouveau naviguer et continuer à apprendre à utiliser le bateau et aller encore plus vite la saison prochaine !

En route pour 2022 ! Il va juste falloir se reposer à un moment :) Désolé pour la longueur du récit ! C'est probablement la newsletter la plus longue que j'ai écrite depuis ma toute première en 2014, mais c'était aussi la course la plus longue course que j'ai faite :) ! C'est de saison, je vous souhaite d'excellentes fêtes de fin d'année. Prenez soin de vos proches et de vous aussi ! A bientôt pour de nouvelles aventures, Nico